Le centre éthique économie entreprise

V09
Les activités de recherches de ce Centre s’articulent autour d’un projet intitulé Aux frontières de l’économie : l’entreprise comme objet politique.
Il se propose de contribuer au renouvellement des études des relations complexes entre l’entreprise et d’autres « sphères » d’activités, d’autres lieux de prises de décision. Il vise à penser l’inter-normativité économique, politique, managériale, sociale, juridique et éthique. Les questions au cœur de ce projet sont les suivantes : Qu’est-ce qu’une société démocratique peut légitimement demander à ses entreprises, acteurs clés de la vie économique?
Comment peut-on penser les relations entre les organisations économiques et les autres institutions publiques? Le projet vise à fournir une meilleure compréhension pour les décideurs publics et acteurs économiques des profondes mutations affectant le discours sur l’entreprise et son rôle dans la société tout en s’intéressant aux finalités des institutions et organisations jouant un rôle dans la vie publique et en tentant d’identifier les modalités d’influence sur les comportement qu’elle développent.
Ce projet s’articule autour de trois axes :  
Axe 1 : De l’éthique des affaires à la philosophie politique de l’entreprise
Cet axe repose sur l’idée qu’après avoir pensé l’entreprise comme agent moral, il faudrait maintenant la constituer en acteur politique (Whelan, 2012; Crane, Matten, & Moon, 2008). Il s’agit non seulement d’interroger de manière frontale la conception défendue par Milton Friedman (Friedman, 2002) mais également de prendre acte du fait que les entreprises ont un impact significatif sur la distribution des richesses et des chances de succès dans nos sociétés ainsi qu’une influence considérable auprès des gouvernements. Tout cela rend très difficile le maintien d'une distinction stricte en les sphères publique et privée ainsi que la catégorisation des activités des entreprises comme relevant simplement de la seconde.
De plus il s’agit d’interroger la légitimité d’une reconfiguration un peu trop rapide des relations entre les États et les entreprises qui se ferait au détriment des premiers. En effet, s’il est concevable que la poursuite d’objectifs sociaux et politiques comme la justice sociale passe en partie par elles, ce qui consiste alors à les traiter comme d’authentiques acteurs politiques (Crane, Matten, & Moon, 2008) ; il n’en reste pas moins que, d’un point de vue éthique, la capacité unique que les entreprises multinationales ont comme acteurs politiques de façonner et remodeler leur environnement institutionnel devrait être une source constante de préoccupations et non de célébration (Néron, 2010; Reich, 2007). Un tel axe se situe à la rencontre du Droit, de la Philosophie et de l’Economie.
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Axe 2 : Les relations entre individus, organisations et institutions : normes, motivation et comportements
Cet axe entend étudier à travers une approche pluridisciplinaire les modalités de mise en œuvre des différents niveaux de normativité et la manière dont ceux-ci peuvent influencer les comportements. La question sous-jacente devenant alors non pas de savoir dans quelle mesure un ou des individus peuvent, par exemple, corrompre une organisation mais bel et bien de comprendre les relations dynamiques entre individus et organisations en saisissant la manière dont les secondes influencent les comportements des premiers, ce qui pourrait avoir pour effet d’en changer la nature et les finalités.
Un tel axe se concentrera sur les phénomènes de corruption et sur l’altération des architectures de choix individuelles (Sunstein et Thaler, 2008). Il s’agit dans le premier cas de dépasser la problématique caractéristique des études sur la corruption qui portent le plus souvent sur les régimes non-démocratiques ou les sociétés en transition dont on analyse les phénomènes de corruption comme des pathologies de jeunesse. Elles reposent sur une conception problématique, car restrictive, de la corruption, une conception principalement « individualiste » centrée sur les torts individuels. Dans le second cas et à partir de plusieurs travaux contemporains en économique comportementale dévoilant les limites de la
« rationalité » des choix individuels en matière de santé, alimentation, finance personnelle, etc (Fleurbaey, 2013), il s’agira, en s’inspirant des travaux novateurs de Ruth Grant sur « the Ethics of Incentives », de penser les critères normatifs délimitant l’utilisation légitime de ces tentatives de modeler les comportements des individus (Grant, 2012). Les questions deviennent alors : quelles sont les conditions de légitimité d’un contrôle social sans recours au droit ? Autrement dit, comment penser la légitimité de politiques publiques instaurant et reposant sur ce type de normativité ? L’Etat est-il la seule source légitime de normativité ou ne faudrait-il pas penser différents niveaux de normativité et des questions d’internormativité ?
Axe 3 : Les mutations de la sphère publique : bonheur et justice
Ce dernier axe entend interroger les mutations de la sphère publique et les modalités, les implications de sa redéfinition en termes de finalités sociales – notamment à travers les politiques publiques. La tentative proposée ici se concentrera sur deux aspects : le renouveau des études sur le bonheur et les conceptions de la justice globale. Les travaux récents en économie comportementale et en psychologie cognitive tentent de redonner une place au bonheur dans l’élaboration des politiques publiques et dans la manière de penser les finalités d’une société. Il s’agira notamment ici de réfléchir sur la pertinence et les modalités de l’élaboration d’indices du bonheur en nous remémorant que ceux-ci furent créés pour proposer une alternative au PIB.
Cette tentative est profondément innovante puisqu’elle s’inscrit en contre-point de la tradition de l’égalitarisme libéral qui l’avait violemment critiquée (Rawls, 1971). Si les objets de la justice globale sont multiples et trouvent souvent dans une actualité politique, sociale, culturelle ou environnementale, un appui ou une inspiration certaine, ils n’en interrogent pas moins les concepts clés de la philosophie politique ou du droit. En effet, au-delà d’interroger la notion de frontières et donc les concepts de citoyenneté ou encore de nation, la question de l’identification du sujet de la justice globale fait débat.
En effet, il ne va pas de soi que les sujets de la justice globale soient les individus (S. Benhabib, 2008) plutôt que les peuples (Rawls, 1993), les groupes ou encore les générations futures (Mulgan, 2006). Or les définir et les identifier est profondément lié aux types de droits dont ils disposeraient et aux obligations que l’on devrait avoir envers eux (Singer, 2011). Le projet de recherche du Centre Pluridisciplinaire et International d’Ethique se veut donc profondément pluridisciplinaire et ancré dans les problématiques contemporaines. Il entend de ce fait proposer des pistes de réflexion aux acteurs sociaux, politiques et économiques.

L'expertise